Je fus de sortie vendredi dernier pour visiter THE maison de Champagne, recordman du monde dans sa catégorie poids lourd.
1200 hectares de vignes en propre, des approvisionnements de 2800 hectares, cela nous fait un total de 4000 hectares. Sachant que la moyenne des rendements en Champagne est plus proche des 100 hl/ha que des 50, quel est le volume de vins produit par Moët et Chandon ?
J’ai tenté pour vous le calcul intégral : 40 millions de litres. Ce qui fait environ 55 millions de bouteilles. Soit près de 16% des volumes de la Champagne (330 millions de bouteilles en moyenne).
Passés ces quelques repères (qui peuvent être approximatifs j’en conviens, si vous pensez être plus près de la réalité, faites-m’en part), il faut plonger au fond des 28 kilomètres de galeries, creusées en partie à la main, pour prendre la pleine mesure de cette maison mythique.
L’ombre de Napoléon y plane encore : l’Empereur y vint le 28 juillet 1807.
Deux cents ans plus tard, voilà que je débarque … Bien sûr, je ne produits pas le même effet. Toutefois, je suis accueillie par Benoît Gouez, le chef de cave, qui a organisé une superbe dégustation dans les caves.
Nous débutons par le Brut Impérial, élaboré dans l’optique de refléter l’expression universelle du Champagne. Son profil généreux doit pouvoir s’adapter à toutes les situations, aussi bien en apéritif qu’à table. Élaboré avec 40% de pinot noir, autant de meunier et 20% de chardonnay, ce brut dosé à 9 g/l offre une chai juteuse, dense, fruitée. Il n’est pas très long mais la finale est tonique et reste fraîche.
Benoît Gouez souligne les deux grandes évolutions majeures : une diminution de la réduction grâce à une meilleure sélection des ferments, soit un vin plus franc et plus frais qu’il ne l’était, et une baisse sensible du dosage (passé de 13 g/l à 9 g/l aujourd’hui).

Les vins de réserve utilisés, âgés de un à deux ans, ne sont là que pour lisser le style, pas pour apporter de vinosité.
« J’ai le sentiment qu’on évolue vers davantage de légèreté et de fraîcheur. On est plus précis dans le goût » explique Benoît.
Ce Brut fait l’objet de trois assemblages par an, qui représentent chacun 5 à 7 lots de tirage ; le dosage est ajusté pour chaque lot étant donné que les vins sont différents au départ. Il peut donc y avoir de petites différences de dosage entre chaque lot.
Mais rendez-vous compte, les cuvées millésimés représentent moins de 10% des volumes ; si ce Brut occupe 80% de la production, selon mes calculs, cela fait en moyenne 40 millions de bouteilles par an, d’une régularité irréprochable à n’importe quel endroit de la planète…
Belle réussite.

Nous goûtâmes ensuite le Grand Vintage 2003 en blanc.
43% meunier, 29% pinot noir et 28% chardonnay.
Dosage à 5 g/l.
Très rond, enveloppant, assez charnu, il présente des arômes de fruits blancs, une finale fraîche avec un peu d’amertume. J’ai l’impression d’un vin confortable, moelleux, bien installé en bouche.
2003 étant une année atypique, il a fallu faire autrement que d’habitude, s’adapter. Benoît et ses équipiers avaient l’expérience de vinifications dans des pays chauds (lui-même a passé quelques temps en Californie, en Australie chez Cape Mentelle et en Nouvelle-Zélande). Ils avaient appris à gérer les tanins et les phénols !
Certains, poursuit Benoît, ont décidé de ne pas faire de millésime 2003. Pour trois raisons :
- le volume de récolte était faible, il n’y aurait pas eu suffisamment de vins de réserve par la suite ;
- les chardonays étaient lourds, les meuniers excellents mais à la réputation écornée… ;
- l’année manquait d’acidité. Or – et c’est un paradoxe ! – les années de basse acidité, comme 1990, 1976, 1959, 1941 sont aussi les meilleures et ont été millésimées ! Et les vins se sont parfaitement bien conservés…
Ce qui compte dit Benoît, c’est la structure phénolique des meuniers, idéale en 2003.

Vint après le Grand Vintage 2002 (qui sera commercialisé à l’automne)
51% chardonnay, 34% pinot noir, 15% meunier.
Dosage à 5,5 g/l.
Riche et épaulé, avec beaucoup d’amplitude en bouche, ce vin surprend par son allonge, son côté crémeux extrêmement séduisant.
La finale est plus longue que celle du 2003 ; le style est totalement différent : je dirais que ce 2002 a davantage de carrure que le 2003, mais sur un profil toujours très fin. La proportion supérieure de chardonnay contribue logiquement à insuffler davantage de rondeur à la structure.
1995 Collection Grand Vintage.
Dégorgé en 2008, bouché liège.
On monte encore d’un cran. Le nez est délicat, sur les épices, très fin. La première bouteille est totalement sous-bois, un peu trop d’ailleurs : Benoît en ouvre une seconde. Les notes de champignon sont toujours présentes, mais plus discrètes, moins caricaturales. Quel tempérament ! Il a un côté joufflu, la mine réjouie, on sent l’amande, les fruits, les épices. J’adore la finale, très persistante.
1990 Collection Grand Vintage.
Dégorgé en 2003, bouché liège.
Vingt ans… Age charnière… On avance ou on recule. Celui-ci avance, incontestablement. Il a bien négocié son adolescence, apparaît en pleine forme, sous des notes grillées, confites aussi, en tout cas un fruit très mûr. A la fois tendu et ample, étiré et généreux. Plus assagi que le 1995, il est moins orienté sur les épices, davantage sur le toffee, plus fondu et patiné aussi.
Une dernière surprise : un magnum de 1959 dégorgé à la volée sous mes yeux !
C’est toujours particulier de goûter un vin plus vieux que soi, très émouvant.
C’est un festival de saveurs épicées, de sous-bois, avec une pointe fumée. La truffe est bien présente aussi, c’est étonnant de fraîcheur et de plénitude. De grande dimension, à la fois puissant dans ses saveurs et délicat dans sa texture, ce champagne m’impressionne. Et 1959 est une année de faible acidité. Imaginez un peu la garde !

Rappel historique :
Claude Moët, négociant en vins, arrive en Champagne en 1717. Sa famille est originaire de Cumières. Les vins de la région commencent à être connus, il décide donc d’acheter un vignoble et débute la commercialisation de son propre vin en 1743. Bien vite, le succès arrive ; il fournit alors la cour de Louis XV ; la Pompadour est une fervente ambassadrice, on raconte qu’elle en aurait commandé 200 bouteilles pour un séjour de dix jours au château de Compiègne…
Le fils de Claude reprend l’affaire et la développe à l’étranger. Le petit-fils Jean-Rémi Moët va amorcer de grands changements. C’est lui qui va véritablement établir la marque Moët partout dans le monde. Polyglotte, il voyage et organise des dégustations pour développer un réseau commercial de premier ordre. Avec un formidable entregent (il est aussi maire d’Épernay durant 18 ans), il rencontre les grands de ce monde, notamment Napoléon, qui devient son ami. Le brut de la Maison est alors rebaptisé Brut Impérial en hommage à l’Empereur. Il fait construire de nouveaux bâtiments de l’autre côté de l’avenue de Champagne : une orangerie et une belle demeure inspirée du Trianon de Versailles.
Sa fille Adélaïde épousera Pierre-Gabriel Chandon, scellant ainsi le nom de la marque Moët et Chandon, aujourd’hui propriété du groupe LVMH (aux côtés des champagnes Ruinart, Dom Pérignon, Mercier, Veuve Clicquot).